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Special Afrique

¬ę¬†La moiti√© des esp√®ces de primates en Afrique voient leur population baisser¬†¬Ľ

Abidjan, en C√īte d'Ivoire, accueillait cette semaine un grand congr√®s international de primatologues pour lutter contre la disparition des singes en Afrique, des chimpanz√©s en particulier. Le congr√®s, qui a r√©uni 150 scientifiques africains, s'est achev√© jeudi et a vu na√ģtre la premi√®re Soci√©t√© africaine de primatologie sur le mod√®le de ce qui a √©t√© lanc√©, avec succ√®s, au Br√©sil en 1971.

La primatologue Sabrina Krief, professeur au Muséum national d'histoire naturelle et responsable de la station de recherche de Sébitoli dans le parc de Kibalé en Ouganda, explique à 20 Minutes en quoi c'est une bonne nouvelle.

 

En quoi la création de cette Société africaine de primatologie est un moment marquant ?

C'est une superbe initiative. Cette nouvelle société pourra aider à fédérer les chercheurs africains, échanger des connaissances, faire des états des lieux plus réguliers, trouver des budgets, former des jeunes… Mais l'espoir est aussi de mobiliser à plus grande échelle sur le sort des singes en Afrique. Les citoyens comme les gouvernements. Il y a déjà des prises de conscience, mais c'est disparate d'un pays à l'autre. La Société internationale de primatologie lançait déjà régulièrement des alertes, mais ces appels auront sans doute plus d'impact s'ils émanent de scientifiques africains.

 

La situation est si critique que cela pour les primates en Afrique ?

Pas seulement en Afrique. Une √©tude a fait l'√©tat des lieux des populations de primates dans le monde en d√©but d'ann√©e. On estime √† 500 le nombre d'esp√®ces dans le monde, dont plus d'une centaine en Afrique. Un tiers des esp√®ces africaines sont menac√©es directement et la moiti√© ont une population en d√©clin. Les l√©muriens ou les cercopith√®ques de l'Hoest sont concern√©s, mais aussi les¬†gorilles et les chimpanz√©s dont le sort attire¬†beaucoup¬†l'attention. Ce sont les esp√®ces les plus proches de l'homme et on se dit:¬†¬ęSi on n'arrive pas √† les prot√©ger elles, comment fera-t-on pour nous prot√©ger nous?¬Ľ.

 

Combien de chimpanzés dénombre-t-on aujourd'hui ?

C'est difficile à dire et on manque de recul. Les premières études sur les grands singes ont commencé dans les années 1960 avec Jane Goodall et il s'agissait d'études de comportements et non pas de recensements. Mais on estime que pour chacune des six espèces de grands singes*, la population a diminué de 50 % en un demi-siècle. Les chimpanzés, qui ne vivent que dans les forêts tropicales africaines, sont entre 200.000 et 300.000 individus aujourd'hui, répartis sur 21 pays. Mais autant que leur nombre, c'est la dégradation de leur habitat par les activités humaines qui inquiètent. Dans certains pays d'Afrique, leur territoire s'est considérablement réduit. Dans le parc de Kibalé, il reste un petit millier de chimpanzés.

 

Pourquoi les populations de primates baissent ?

Leur habitat est d√©j√† menac√© par la d√©forestation. Ce n'est pas seulement d√Ľ √† l'industrie du bois, c'est aussi le d√©veloppement agricole qui empi√®te sur les territoires forestiers. L'exploitation de minerais, comme le coltan utilis√© pour fabriquer nos smartphones, concourt aussi √† d√©truire leur habitat. Les chimpanz√©s sont aussi victimes du braconnage. Directement ou indirectement. Les chimpanz√©s sont chass√©s pour leur viande dans certains pays d'Afrique. Mais en Ouganda, o√Ļ l'on ne mange pas de viande de chimpanz√©s, ils se prennent souvent dans les pi√®ges pos√©s √† destination d'autres esp√®ces. Dans le parc de Kibal√©, je suis plus particuli√®rement un groupe d'une centaine de chimpanz√©s. 30¬†% des individus de cette communaut√© se retrouvent avecun bras ou une jambe manquant √† cause de ces pi√®ges. Enfin, la pollution environnementale impacte aussi les chimpanz√©s. Toujours au sein de la communaut√©¬†que je suis, un quart des chimpanz√©s ont des malformations faciales, souvent au niveau du nez. Ils n'ont qu'une narine par exemple ou un bec-de-li√®vre. Nous venons d'identifier un lien entre ces malformations et une exposition aux pesticides utilis√©es dans les zones agricoles voisines.

 

Pourquoi faut-il à tout prix sauver les chimpanzés ?

Comme pour chaque esp√®ce menac√©e, il en va tout d'abord du maintien de la biodiversit√©. Le chimpanz√© peut vivre 50 √† 60 ans en milieu naturel sur un territoire relativement vaste. C'est une esp√®ce parapluie :¬†si on arrive √† le pr√©server, √† lui maintenir de bonnes conditions de vie, on est certains aussi d'assurer la survie de nombreuses autres esp√®ces animales. D'autres primates mais aussi des rongeurs, des oiseaux‚Ķ Le chimpanz√© est aussi une esp√®ce cl√© de vo√Ľte pour l'√©cosyst√®me. C'est un animal de grande taille qui se nourrit de fruit que la plupart des esp√®ces vivant autour de lui ne peuvent pas attraper. Non seulement il les mange, mais il diss√©mine aussi un peu partout les p√©pins et les noyaux.

Mais il y a aussi un intérêt un peu plus anthropocentrique à préserver les chimpanzés. On a encore énormément à apprendre de ces animaux qui nous sont très proches génétiquement. Je travaille notamment sur l' automédication chez les chimpanzés, avec l'objectif de comprendre comment l'homme a découvert la médecine, comment il a réussi à s'harmoniser avec son environnement et trouver des plantes pour améliorer sa santé. Mais ce n'est qu'un exemple : d'autres chercheurs travaillent sur l'origine de la violence chez l'homme.

 

Voyez-vous tout de même des améliorations dans la préservation des primates ?

J'aimerais √™tre optimiste, mais on voit assez peu de changements venir. On le voit, de plus en plus d'articles scientifiques tentent de tirer la sonnette d'alarme, et pas que sur les primates d'ailleurs. C'est vraiment le moment d'agir et en √ßa, la cr√©ation d'une Soci√©t√© africaine de primatologie peut √™tre une bonne nouvelle. J'ai un autre motif de satisfaction¬†:¬†nous observons une certaine aptitude des chimpanz√©s √† r√©pondre aux menaces issues des activit√©s humaines. Une route nationale tr√®s fr√©quent√©e traverse notamment le parc de Kibal√©. On s'est rendu compte qu'ils utilisent des strat√©gies autrefois utilis√©es pour pr√©venir la pr√©dation pour passer cet obstacle. Ils se mettent en bip√©die, les m√Ęles dominants encadrent les individus les plus vuln√©rables‚Ķ

*Les gibbons, les chimpanzés, les bonobos, les gorilles, les orangs-outans

¬ę¬†La moiti√© des esp√®ces de primates en Afrique voient leur population baisser¬†¬Ľ

Abidjan, en C√īte d'Ivoire, accueillait cette semaine un grand congr√®s international de primatologues pour lutter contre la disparition des singes en Afrique, des chimpanz√©s en particulier. Le congr√®s, qui a r√©uni 150 scientifiques africains, s'est achev√© jeudi et a vu na√ģtre la premi√®re Soci√©t√© africaine de primatologie sur le mod√®le de ce qui a √©t√© lanc√©, avec succ√®s, au Br√©sil en 1971.

La primatologue Sabrina Krief, professeur au Muséum national d'histoire naturelle et responsable de la station de recherche de Sébitoli dans le parc de Kibalé en Ouganda, explique à 20 Minutes en quoi c'est une bonne nouvelle.

En quoi la création de cette Société africaine de primatologie est un moment marquant ?

C'est une superbe initiative. Cette nouvelle société pourra aider à fédérer les chercheurs africains, échanger des connaissances, faire des états des lieux plus réguliers, trouver des budgets, former des jeunes… Mais l'espoir est aussi de mobiliser à plus grande échelle sur le sort des singes en Afrique. Les citoyens comme les gouvernements. Il y a déjà des prises de conscience, mais c'est disparate d'un pays à l'autre. La Société internationale de primatologie lançait déjà régulièrement des alertes, mais ces appels auront sans doute plus d'impact s'ils émanent de scientifiques africains.

La situation est si critique que cela pour les primates en Afrique ?

Pas seulement en Afrique. Une √©tude a fait l'√©tat des lieux des populations de primates dans le monde en d√©but d'ann√©e. On estime √† 500 le nombre d'esp√®ces dans le monde, dont plus d'une centaine en Afrique. Un tiers des esp√®ces africaines sont menac√©es directement et la moiti√© ont une population en d√©clin. Les l√©muriens ou les cercopith√®ques de l'Hoest sont concern√©s, mais aussi les¬†gorilles et les chimpanz√©s dont le sort attire¬†beaucoup¬†l'attention. Ce sont les esp√®ces les plus proches de l'homme et on se dit:¬†¬ęSi on n'arrive pas √† les prot√©ger elles, comment fera-t-on pour nous prot√©ger nous?¬Ľ.

Combien de chimpanzés dénombre-t-on aujourd'hui ?

C'est difficile à dire et on manque de recul. Les premières études sur les grands singes ont commencé dans les années 1960 avec Jane Goodall et il s'agissait d'études de comportements et non pas de recensements. Mais on estime que pour chacune des six espèces de grands singes*, la population a diminué de 50 % en un demi-siècle. Les chimpanzés, qui ne vivent que dans les forêts tropicales africaines, sont entre 200.000 et 300.000 individus aujourd'hui, répartis sur 21 pays. Mais autant que leur nombre, c'est la dégradation de leur habitat par les activités humaines qui inquiètent. Dans certains pays d'Afrique, leur territoire s'est considérablement réduit. Dans le parc de Kibalé, il reste un petit millier de chimpanzés.

 

Pourquoi les populations de primates baissent ?

Leur habitat est d√©j√† menac√© par la d√©forestation. Ce n'est pas seulement d√Ľ √† l'industrie du bois, c'est aussi le d√©veloppement agricole qui empi√®te sur les territoires forestiers. L'exploitation de minerais, comme le coltan utilis√© pour fabriquer nos smartphones, concourt aussi √† d√©truire leur habitat. Les chimpanz√©s sont aussi victimes du braconnage. Directement ou indirectement. Les chimpanz√©s sont chass√©s pour leur viande dans certains pays d'Afrique. Mais en Ouganda, o√Ļ l'on ne mange pas de viande de chimpanz√©s, ils se prennent souvent dans les pi√®ges pos√©s √† destination d'autres esp√®ces. Dans le parc de Kibal√©, je suis plus particuli√®rement un groupe d'une centaine de chimpanz√©s. 30¬†% des individus de cette communaut√© se retrouvent avecun bras ou une jambe manquant √† cause de ces pi√®ges. Enfin, la pollution environnementale impacte aussi les chimpanz√©s. Toujours au sein de la communaut√©¬†que je suis, un quart des chimpanz√©s ont des malformations faciales, souvent au niveau du nez. Ils n'ont qu'une narine par exemple ou un bec-de-li√®vre. Nous venons d'identifier un lien entre ces malformations et une exposition aux pesticides utilis√©es dans les zones agricoles voisines.

Pourquoi faut-il à tout prix sauver les chimpanzés ?

Comme pour chaque esp√®ce menac√©e, il en va tout d'abord du maintien de la biodiversit√©. Le chimpanz√© peut vivre 50 √† 60 ans en milieu naturel sur un territoire relativement vaste. C'est une esp√®ce parapluie :¬†si on arrive √† le pr√©server, √† lui maintenir de bonnes conditions de vie, on est certains aussi d'assurer la survie de nombreuses autres esp√®ces animales. D'autres primates mais aussi des rongeurs, des oiseaux‚Ķ Le chimpanz√© est aussi une esp√®ce cl√© de vo√Ľte pour l'√©cosyst√®me. C'est un animal de grande taille qui se nourrit de fruit que la plupart des esp√®ces vivant autour de lui ne peuvent pas attraper. Non seulement il les mange, mais il diss√©mine aussi un peu partout les p√©pins et les noyaux.

Mais il y a aussi un intérêt un peu plus anthropocentrique à préserver les chimpanzés. On a encore énormément à apprendre de ces animaux qui nous sont très proches génétiquement. Je travaille notamment sur l' automédication chez les chimpanzés, avec l'objectif de comprendre comment l'homme a découvert la médecine, comment il a réussi à s'harmoniser avec son environnement et trouver des plantes pour améliorer sa santé. Mais ce n'est qu'un exemple : d'autres chercheurs travaillent sur l'origine de la violence chez l'homme.

Voyez-vous tout de même des améliorations dans la préservation des primates ?

J'aimerais √™tre optimiste, mais on voit assez peu de changements venir. On le voit, de plus en plus d'articles scientifiques tentent de tirer la sonnette d'alarme, et pas que sur les primates d'ailleurs. C'est vraiment le moment d'agir et en √ßa, la cr√©ation d'une Soci√©t√© africaine de primatologie peut √™tre une bonne nouvelle. J'ai un autre motif de satisfaction¬†:¬†nous observons une certaine aptitude des chimpanz√©s √† r√©pondre aux menaces issues des activit√©s humaines. Une route nationale tr√®s fr√©quent√©e traverse notamment le parc de Kibal√©. On s'est rendu compte qu'ils utilisent des strat√©gies autrefois utilis√©es pour pr√©venir la pr√©dation pour passer cet obstacle. Ils se mettent en bip√©die, les m√Ęles dominants encadrent les individus les plus vuln√©rables‚Ķ

*Les gibbons, les chimpanzés, les bonobos, les gorilles, les orangs-outans